Arno Gisinger, Nathalie Raoux – Konstellation. Walter Benjamin en exil (1933-1940)

Présentation par Nathalie Raoux : « Konstellation Benjamin – postfacé par Georges Didi-Huberman et fruit d’une collaboration de plusieurs années avec le photographe autrichien Arno Gisinger – s’emploie à rendre justice, à la Benjamin, dans une démarche expérimentale, au penseur de la perte d’aura et de la politisation de l’esthétique. Ici tout est montage et constellation. Montage de la photographie (Arno Gisinger) et de la recherche historique d’abord, montage du texte et de l’image, montage du passé et du présent enfin – le titre de cet ouvrage étant emprunté à Benjamin qui écrivait dans le Passagen-Werk :  « ce n’est pas que le passé éclaire le présent ou que le présent éclaire le passé. Une image, au contraire, est ce en quoi l’Autrefois fulgure avec le Maintenant pour former une constellation. En d’autres termes, l’image est la dialectique à l’arrêt. Car, tandis que la relation du présent avec le passé est purement temporelle, continue, celle de l’Autrefois avec le Maintenant est dialectique : ce n’est pas un développement, mais une image, saccadée. Seules les images dialectiques sont des images authentiques (c’est à dire non archaïques) ; et l’endroit où on les rencontre est le langage. » (N2a,3)
Konstellation Benjamin ? On pourrait en parler comme d’une pièce de théâtre épique, en 36 tableaux (ou 36 « arrêts sur images ») où le récit, sans cesse interrompu, des années d’exil de Benjamin, de Berlin à Port-Bou, invite à revisiter, « à rebrousse-poils » du mythe et du martyrologe, sa biographie en tordant le coup au « destin », à la téléologie et en laissant la porte ouverte aux possibles non-advenus de l’histoire. L’on pourrait aussi y voir l’un de ses « casse-têtes » chinois que Benjamin affectionnait tant. En effet, le lecteur est ici invité à jouer avec trois séries d’éléments distincts strictement composés et s’articulant.

"Notre coin" Château de Vernuche, 2005.
(c) Arno Gisinger

Les 36 photographies d’Arno Gisinger en premier lieu saisissant et dévoilant au plus près la réalité historique dans son étrange « banalité ». En s’arrêtant sur ces « instantanés » d’exil, tels ce « coin » sous un escalier où il avait trouvé refuge et quelque intimité lors de son internement à l’automne 1939 au dit « Château de Vernuche », ou encore le café de la Mairie où Benjamin aimait à retrouver Pierre Missac ou l’Hôtel du Grand-Courrier à Cernay-la-Ville où Benjamin passa quelques semaines au mois d’août 1939 en compagnie d’Hannah Arendt et d’Heinrich Blücher avant que l' »orage » de la signature du Pacte Germano-soviétique et de la guerre n’éclatent, on se prend à penser aux photographies d’Atget, à ces « relevés judiciaires effectués sur le lieu d’un crime » qu’évoquait Benjamin dans sa « Petite histoire de la Photographie » … Là, quelque chose s’est produit et « ici doit intervenir la légende » et, en l’occurrence dans Konstellation, les citations tirées de la correspondance de Benjamin.
« Nous ne sommes, jusqu’à présent, aucunement fixés sur notre sort. Il va sans dire que l’attente comporte des heures sombres. La vie en une communauté aussi grande et aussi diversement composée n’est pas toujours facile. En revanche, il faut reconnaître qu’il règne dans le camp un esprit de camaraderie bienfaisante et que les autorités font preuve de vraie loyauté » (W. Benjamin à Gretel Adorno, Vernuche, après le 25 septembre 1939)
Parfois explicites, parfois énigmatiques, elles nous mettent sur la piste historique… Et c’est ici que joue, comme une charnière, ma chronique biographique, en 36 instantanés volontairement secs et sobres encore – cette histoire n’est-elle pas suffisamment dramatique déjà ? Les lettres de Benjamin, elles, jamais… – délibérément laconiques & informatifs à l’instar de ces lignes consacrées à l’internement à Vernuche :
« 3 septembre. Entrée en guerre de la France. Ordre est donné aux « ressortissants du Reich » de se rendre dans des « centres de rassemblement ». Pour Benjamin comme pour tous ceux qui résident dans le département de la Seine, c’est le stade Yves-du-Manoir, à Colombes. Premier stade de l’internement. Le 5, Benjamin s’y trouve déjà. Seul, dans la foule. Immobile sur les gradins en béton. étrangement calme dans le chaos environnant. Ne parlant pas, ne mangeant pas, ne se lavant pas, ne fumant même plus, lui, le grand fumeur. – C’est qu’il lui faut du dur, du sec pour échapper au désarroi général. Ennemis, suspects, eux ? Quel sort la France leur réserve-t-elle ? Début des « heures noires ». Premier criblage. Le groupe de Benjamin, peu suspect, est le dernier à quitter Colombes. Au matin du 17 septembre. Direction Nevers. En wagons plombés ?

Château de Vernuche.
Coll N. Raoux


17 septembre, au soir. Arrivée à Nevers. Deux kilomètres de marche au pas de gymnastique – Benjamin s’effondre – jusqu’à une maison de maître au milieu d’un grand parc. Le dit « château de Vernuche». Le « camp des travailleurs volontaires Groupe VI ». Un corps de logis entièrement vide. Où rien n’a été prévu. Que les internés eux-mêmes doivent aménager. Où le jeune Max Aron, scout débrouillard qui a pris sous son aile Benjamin depuis Colombes, bricole, à l’écart, un refuge pour lui et Benjamin. Deux bouts de ficelle, un drap tendu dans un recoin d’une pièce, entre un mur et un escalier, une couche de paille au sol : « notre coin ». Un petit coin de quant à soi. Une retraite dans la promiscuité imposée, dans le « vacarme perpétuel », dans l’inquiétude crasse. Mais isolement ne veut pas dire solipsisme. Le matricule n° 5176 – exempté de corvées en raison de son état de santé – veut être de cette « communauté » qui « sort du néant », mieux, y travailler : cours de français, cours de philosophie, à destination des internés. Projet du Bulletin des travailleurs du camp dont il s’improvise rédacteur en chef. « Pendant littéraire de la caisse de secours », ni œuvre, ni passe-temps, mais œuvre de salubrité collective. D’« hygiène mentale » pour s’extraire de l’angoisse. Car Benjamin le sait, peu, parmi ses compagnons d’infortune, ont sa chance. Pour lui, de bonnes fées s’activent à Paris. Sa sœur, Dora et Milly Levy-Ginsberg gèrent l’intendance. Et l’Odéonie, en particulier Adrienne Monnier, use de son entregent. Mobilise Henri Hoppenot, diplomate et poète de ses amis. Le dossier de Benjamin sera, grâce à lui, parmi les premiers à être examinés par la « Commission interministérielle de criblage » des internés. Libération prononcée le 16 novembre. Le 21, WB quitte le camp. Laissant « là-bas » pas mal d’amis. Le souvenir de Vernuche ne le quittera plus.

Retour à Paris le 22 novembre. Un Paris au « visage inaccoutumé », où les automobiles roulent au pas, où « les gens restent chez eux », où le soir venu tout est plongé dans l’obscurité. Où, confiera Benjamin à sa « belle lionne », Hélène Léger, « il a froid aux pieds, au cœur, à vrai dire un peu partout ». Un Paris en défense passive. Comme Benjamin. Existence recluse – son état de santé et l’état général des choses y concourent – au 10, rue Dombasle. » (p.86)

Espérons que pris ensemble, ces éléments du puzzle oeuvrent à composer, loin des clichés, une autre image de Benjamin. Maintenant, à vous de jouer…! »

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Fiche technique : Arno Gisinger, Nathalie Raoux KONSTELLATION. Walter Benjamin en exil (avec une postface de Georges Didi-Huberman). Livre relié, pleine toile 36 photographies couleurs.Bilingue Français/Allemand Format 21×30,5 à l’italienne 120 pages Impression Quadri+vernis, trame 300 sur papier couché classique 170g. Transphotographicpress & Bücher, 2009. Cet ouvrage est accompagné d’une exposition qui a été, entre autres lieux, présentée aux Rencontres photographiques d’Arles et la Galerie Condé de l’Institut Goethe (2005), au Pavillon de Pantin (2008), à la Bmi d’Epinal en 2012, ainsi que dans une version très augmentée  – sous le titre de « Konstellation Benjamin » – à la Filature de Mulhouse en 2007 et à la Galerie du Bleu du Ciel à Lyon (2011).

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